Conférence : Le lien conjugal pendant la Grande Guerre par Clémentine Vidal Naquet – 19 Avril 2017

Enfin, je prends le temps d’écrire et de publier une forme de compte rendu de la passionnante conférence du 19 Avril 2017 sur le thème du lien conjugal pendant la Grande Guerre qui s’est tenue à la bibliothèque Marguerite Durand dans le XIIIème arrondissement de Paris. Cette conférence s’est organisée en réponse à l’exposition de réouverture de la bibliothèque Forney : « Mode & Femmes 14/18 » qui se déroule depuis le 28 Février jusqu’à ce 17 Juin 2017. Ce thème du lien conjugal pendant la Première Guerre Mondiale est le résultat d’une longue étude; huit années de thèse réalisée par Clémentine Vidal-Naquet, historienne et maître de conférences à l’Université Picardie Jules Verne, spécialisée dans l’histoire de l’intime et l’histoire du genre.

Conférence 1

 

La bibliothèque Marguerite Durand

Avant de re-situer et d’entrer dans le vif de la conférence, quelques mots sur la bibliothèque Marguerite Durand; car cette dernière n’a pas été prise au hasard pour accueillir cette conférence. En effet, la bibliothèque Marguerite Durand est spécialisée dans l’Histoire des femmes et du féminisme, autrement dit le lieu idéal pour débuter un cycle de conférence autour du thème de la femme dans la Grande Guerre !

Et c’est avec intérêt et application que la bibliothèque s’est prêtée à l’exercice d’une petite exposition de documents et archives (cartes postales, revues de presse, sélection de livres…) pour nous inviter en « after-conférence » à illustrer les mots de l’historienne.

S’y rendre : 79, rue Nationale, Paris 13e

Conférence 2

 

Le sujet

Le lien conjugal pendant la Grande Guerre :

Correspondances amoureuses

« Le lien conjugal pendant la Grande Guerre, correspondances amoureuses par Clémentine Vidal-Naquet.

A la seule échelle de la France entre 1914 et 1918, la séparation vécue par au moins cinq millions de couples, fut une expérience intime mais largement partagée au plan collectif.

Quelles formes ont pu prendre des relations conjugales entièrement tournées vers l’écrit ? « 

En Août 1914, on comptabilise 1500 mariages concluent à la hâte dans les deux premières semaines, pour favoriser et faciliter ces mariages on dispense de publications des bancs et de présentation de certificats. Ces mariages au départ du front permettent d’assoir une situation, permettent une légitimation (vie en concubinage, légitimation d’enfants…) et une portée légale dans l’éventualité des futurs orphelins et veuves qui ainsi pourront toucher des pensions.

Dans cette démarche, en silence, les futurs soldats, les familles ont donc déjà imaginés la mort, c’est l’acceptation du tragique.

 

  • Répercussion de la guerre sur les couples : observation de la séparation

La séparation des familles est une expérience partagée par cinq millions de couples, mise à jour de la fragilité des émotions.

  • Le rituel épistolaire

On dénombre 1,8 millions de lettres du front envoyé vers l’arrière et 3,4 millions de l’arrière vers le front.

Pour certains écrire était une habitude, quand pour d’autre c’était une nouveauté. Au delà de se raconter soit même, la pratique épistolaire est une pratique sociale et relève de codes, on peut parler de cérémonial.

  • Les codes épistolaire

La date : déjà indispensable dans la rédaction d’un courrier, en période de guerre celle-ci n’a rien d’anodin, c’est un gage de vie, un message rassurant. « C’est a cette date que date le dernier signe de vie »

Le lieu : L’indication du lieu est tout simplement stratégiquement impossible, pour des raisons évidente il est interdit par les autorités de donner des indications d’ordre militaire. Beaucoup d’épistoliers ont déjoués la censure via la construction d’énigmes… Exemple : « J’aimerais que tu Vienne… » (3 Mai 1915)

L’utilisation d’encre sympathique pour cacher le lieu.

Ou encore l’utilisation des fleurs pour écrire le lieu et la date sur la tige de la fleur. C’est ainsi que fut retrouvé dans les archives un herbier intitulé « Fleurs de Guerre » 1914-1915 et 1916-1917, réalisé par une jeune femme, qui religieusement, de manière très scolaire a ainsi classé ces fleurs qui discrètement portaient des indications. Ainsi rangées, ces fleurs dans ces herbiers retrace le parcours et les déplacements militaire de son mari.

Fleurs de guerre

Description du cadre de l’écriture:  Les poilus dans leurs tranchées donnent des indications de manière plus ou moins précises, de manières plus ou moins conscientes. Exemple extrait d’une correspondante  » Le canon donne la ponctuation… » ainsi les soldats indiquent leur proximité avec le danger…

Les correspondances s’appuient sur trois exigences :

-La régularité (nombres, fréquence, longueur…)

– La Réciprocité

– La sincérité (contenu permettant de déjouer les inquiétudes autour de la relation amoureuse)

Dans leur lettre les poilus atténuent la menace, de plus on ne peut pas tout dire à cause de la censure. Mais les épistoliers ne passent pas tout sous silence, pour rassurer ils sont obligés de parler de la violence, du désir de tuer, des cadavres, de ce que fait un obus sur un corps…

Sur une correspondance constante et longue, on observe le répétition une forme d’essoufflement, « Que raconter ? » toujours avec ce soucis de sincérité. La lettre vécue comme une conversation imaginaire est un objet de plaisir mais aussi un symbole de frustration.

  • Contenu des relations amoureuses et conjugales

Les femmes s’appliquent à la tâche, elles doivent entretenir le foyer, prendre en main les tâches quotidiennes mais aussi celles qui jusqu’à ce jour étaient réservées aux hommes. La réorganisation des rapports conjugaux autour du travail mets les femmes face à une solitude inédite mais aussi à des responsabilités nouvelles. Via ces correspondances, la femme questionne, l’homme recommande (Ex: un paysan fait des recommandations sur les semailles à sa femme) Les femmes jouent sur ce questionnement de leur nouveaux rôles de manière sincère mais aussi pour assoir et préserver le rôle et la place de l’homme comme chef de famille et de foyer. La préservation des habitudes et des liens anciens et très importants, permettant de rassurer l’homme quant à sa place à son retour (espoir).

Tout comme l’homme doit conserver sa fonction de chef de famille, la femme doit conserver sa fonction nourricière, on le note par l’envoi de nourriture par colis sur le front (Exemple : une femme envoi un poulet cru à son mari accompagné de la recette pour le cuisiner). Ainsi la femme prolonge à distance son rôle de gardienne de foyer.

L’épouse permet aussi d’entretenir le lien paternel entre le père et son (ses) enfant(s) (progrès des enfants, photos, mèches de cheveux…). Les femmes sont également les « gardiennes du Sacré » celle qui sollicite à la prière. (Exemple : « Penses à faire tes Pâques »). Ce sont également les gardiennes du temps de la paix (uniformisation du temps, temporalité de l’instant…). Les épouses ponctuent les lettres de dates et événements ( Fêtes, anniversaires…) préservant un cadre temporel. (Exemple: Une femme allemande envoi à son mari un sapin dans un colis qu’elle a réalisé sur mesure, avec pour précision « A ouvrir le 24 Décembre« . Le rôle de l’arrière, des femmes de par leur lettre, notes et intentions est donc de manière générale une façon de préserver la saveur des choses « banales ».

  • Comment dire l’intime ?

La lettre est un espace de confidentialité. Parfois on peut recopier les lettres pour les proches en plusieurs exemplaires. Ainsi certaines demandent deux lettres à leur époux, une pour la famille et une pour elle seule, ceci favorisant la complicité intime, une parenthèse secrète, un jeu amoureux…

Malgré le risque du contrôle postal, la lettre reste considéré comme un espace privé.

On note une intensification des sentiments lié à l’éloignement et à la mort. Le désir s’invite de plus en plus dans les échanges. De manière contradictoire, la distance permet aussi de mieux mesurer et comprendre son attachement pour l’autre, et mutuellement s’opère un encouragement au sentiment amoureux. La lettre est le lieu de la fabrique du sentiment. La fabrication écrite du désir sexuel, ce qui est à ce temps un nouveauté. Même si les échanges gardent un forme de pudeur de par la présence de Dieu, ces échanges prennent une tournure très romantique. Cette pudeur mets à jour la difficulté à écrire la désir physique. (Exemple : « J’aimerais rentrer à la maison »). Dans l’iconographie c’est le temps de la carte postale grivoise (Exemple : les célèbres cartes postales de la Grande Guerre « Douce permission »). L’imagerie de la carte postale permet l’expression du désir, le facilitant parfois par des notes (Exemple: « Regardes où elle mets sa main la sale »). Certaines cartes permet même de toucher le conjoint à distance en  indiquant d’une croix l’endroit où à touché les lèvres de son amour). On peut aussi parler du bonbon au miel d’Apolinaire qui laisse des traces de dents, de la salive… Plaire physiquement reste important.

On retrouve dans les archives des correspondances érotiques qui présentent des poils pubiens et même du liquide séminal. (Exemple : Une femme envoi des poils pubiens à son mari qu’elle nomme ses « veux veux« , elle place ces derniers dans une poche en papier d’Arménie, le mari répond à sa femme « quel dommage qui le papier d’Arménie prive tes « veux veux » de leur parfum naturel ».

On peut se demander si les épistoliers croient vraiment à ce qu’ils écrivent. L’écrit serait alors un performateur de sentiment.

  • Imaginer la fin

L’anticipation de la fin de la guerre est un grand sujet de correspondance. La reprise de la vie en imaginant des scénarios, les gestes, faire connaissance avec ses enfants… Le vieillissement est vu comme un idéal, espérer vieillir ensemble. Les couples imaginent la relecture de ces lettres ensemble plus tard… Mais l’obsession de ce retour est une angoisse, car la mort est partout.

Certains imaginent un non retour, ils évoquent le chagrin, la douleur, la souffrance. Etre tuer à la guerre est une belle mort puisqu’on peut s’y préparer. Les hommes conseillent à leur femme de se remarier.

Ainsi les couples ont-ils imaginés le pire ?

  • Les lendemains de guerre

Beaucoup ont imaginés un retour sans ombrages, mais qu’en est-il en réalité ?

Le retour des hommes mets fin à l’écriture, introduisant un certain silence qui inévitablement pour certains laisse place au divorce.

En temps de paix on note un grand silence, tant de mot et de pensées interrompu. Dans ces correspondance, qui reste avant toute chose un échange, on note une coexistence du tragique avec l’ordinaire.

Réveiller l’ordinaire par le tragique, voir le tragique qui se loge dans l’ordinaire.

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Je passe mes notes sur le temps consacré aux questions.

Encore à la fin de mes notes, arrivée sur ces fameux mots de la fin je suis pleine d’émotion. Je ne peux pas imaginer un dixième de ce que ces personnes ont vécues mais je peux imaginer le travail de l’historienne et la relecture puissante qu’elle a pu en faire. L’émotion des interlignes, on s’imagine sous la plume, couché sur le papier, fragile, impuissant. Clémentine Vidal-Naquet, donne une définition très personnelle de ce qu’est être historien, c’est aussi  interpréter, beaucoup prétendent interpréter certes, mais ici l’historienne a lié le Coeur avec un grand C des hommes et des femmes pour en faire une lecture poétique terrible. Un conflit parallèle entre l’Homme et les soldats. L’espoir nous transperce et nous émeus, car nous lisons ces extraits en connaissant la fin et c’est tout à fait beau de pouvoir se dire qu’en relisant ces mots, ces amants ont inscrit l’espoir d’un amour éternel.

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L »exposition organisé par la Bibliothèque Marguerite Durand

Sous les vitrines, de petits trésors…

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J’ai trouvé vraiment génial que la bibliothèque s’investisse et se prête au jeu, surtout que je découvrais cette bibliothèque, cela donne évidement envie d’y retourner pour découvrir leurs collections d’ouvrages

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La baÏonnette « Modes de guerre »

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La voix des femmes

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Le tricot du Combattant – Knitting for the Soldier

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La chanson des aiguilles d’Amélie De Néry

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Tricot National

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Le livre 

Je ne peux qu’être sincère en disant qu’au moment où je pointais mon nez à la conférence je ne connaissais pas l’étude de Clémentine Vidal-Naquet, mais c’est aussi ce que j’aime dans les conférences, découvrir, creuser un sujet et apprendre, se nourrir. J’ai toujours ce sentiment en sortant de conférences riches et intéressantes, j’ai toujours envie de dire « J’ai bien mangé » c’est stupide mais j’ai le sentiment de me remplir, et comme on sait le bonheur n’existe pas dans la soustraction. Alors à nos livres, car c’est un réel bonheur d’apprendre.

Couples dans la Grande Guerre

Le tragique et l’ordinaire du lien conjugal

Par Clémentine Vidal-Naquet

Aux Editions Les Belles Lettres

Préface par Arlette Farge

Livre Clémentine Vidal Naquet

 

Liens:

 

L’exposition : https://www.bibliocite.fr/mode-femmes-1418/

Bibliothèque Forney : http://equipement.paris.fr/bibliotheque-forney-18

Bibliothèque Marguerite Durand : http://equipement.paris.fr/bibliotheque-marguerite-durand-bmd-1756

S’offrir le livre : http://livre.fnac.com/a7616373/Clementine-Vidal-Naquet-Couples-dans-la-Grande-Guerre

 

Ayant pu assister au cycle d’événement en lien à l’exposition je vous retrouve très vite pour un nouvel article sur le sujet des femmes, de la mode et de la Grande Guerre !

Bon dimanche et faites l’amour pas la guerre !

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